Article paru dans l’Hebdo– 18 novembre 2004

Cher Monsieur,
J’ai appris, dans l’Hebdo du 11 novembre, que vous cherchiez un radical inconnu qui pense encore politique. Nous sommes évidemment nombreux à pouvoir prétendre à ce titre. Permettez-moi donc de vous répondre en leur nom.
Autant vous le dire d’emblée : on vous a connu mieux inspiré. Votre analyse sur le parti radical est un peu courte. Vous y dénoncez pêle-mêle son hégémonie passée et sa faiblesse actuelle. On ne peut lui reprocher tout et son contraire.
Comme vous, je pourrais polémiquer inutilement. Réduire par exemple votre parcours politique à deux ambitions : casser l’hégémonie du PDC en Valais et celle des radicaux à Berne. Et relever que, pour y parvenir, car la politique n’est qu’un jeu d’alliances et vous le savez mieux que personne, il vous fallait deux animaux politiques de votre trempe. Ce fut Pascal Couchepin, qui partageait votre première ambition. Ce sera Christoph Blocher pour la seconde.
S’emparer des citadelles valaisannes fut chose rapide. Vous avez accédé au Conseil d’Etat, mais cela vous a vite lassé. C’est d’ailleurs, fondamentalement, ce qui vous différencie de votre allié de Martigny. Il aime la politique car cela permet de changer les choses. Gouverner est chez lui une passion gourmande. Votre nature paraît plus ascétique.
Votre second objectif est délicat. Bouter les radicaux hors de Berne n’est facile. Si vous faites partie de ceux pour qui l’accession au pouvoir est plus importante que son usage, l’alliance des socialistes avec l’UDC s’impose. Il ne s’agit pas là, tout le monde l’aura compris, d’une alliance électorale dont je parle, mais bien d’un intérêt réciproque. Une éphémère conjonction de basses manoeuvres. Celle qui vise à briser les radicaux avec l’espoir de s’en partager ensuite équitablement les miettes. Les réduire à rien, pour réduire la Suisse à moins encore : une bipolarité PSS/UDC qui se nourrira de ses faiblesses mutuelles. Car autant vous le dire, depuis quelques mois, je trouve que le PSS et l’UDC, c’est furieusement bonnet blanc et blanc bonnet.
Vos deux partis véhiculent un discours conservateur de plus en plus effarant. A droite, l’UDC glorifie le mythe nostalgique d’une Suisse du siècle passé à l’écart des mouvements du monde et protégée de ses fléaux. Malheureusement, c’était (mais l’était-ce d’ailleurs vraiment ?) la Suisse d’hier et celle qui nous intéresse désormais est la Suisse de demain. A gauche, quelques rares voix mises à part, les socialistes nient eux aussi les réalités qui les entourent, tout occupés à protéger les « acquis » au prix d’une propension compulsive à l’explosion de la dépense publique. Et la conséquence est toute tracée : si rien n’est fait, la Suisse détiendra sous peu le double record européen des impôts les plus élevés et de la croissance la plus faible. Si ces sacrifices étaient au moins ceux d’une nation qui porte des projets d’avenir, on pourrait encore s’en satisfaire. Il n’en est rien. La Suisse d’aujourd’hui ne se contente plus que de gérer son passé. On expédie les affaires courantes. N’oubliez pas d’éteindre la lumière en partant.
UDC- PSS : à chacun donc son réduit national. Ces deux partis ne sont que les deux faces d’une même monnaie. La grande famille de ceux qui veulent que rien ne change. En témoigne cette étonnante convergence de votre parti avec l’UDC tant dans la forme du discours (référendum de l’UDC contre les projets militaires de Samuel Schmid et des socialistes contre la libéralisation de l’électricité de Moritz Leuenberger) que sur le fond (or de la BNS, élargissement de l’UE à l’Est, etc.). Toutes ces attitudes délétères, toutes ces façons de gouverner qui n’en sont pas et qui mettent en lumière cette nouvelle coalition de l’immobilisme. Depuis décembre dernier, elle est même majoritaire au Conseil fédéral, ce qui donne à la Suisse une nouvelle singularité : son gouvernement compte en son sein une majorité de membres qui ne le soutiennent pas. Mais ces conservateurs de droite et de gauche n’auront bientôt plus rien à conserver, car avant même d’atteindre l’inconfortable primauté politique à laquelle ils aspirent, leurs thèses seront déjà dépassées.
J’aime trop mon pays pour le voir réduit à si peu d’audace. Les conservateurs de gauche et de droite, je commence pour tout vous dire à en avoir ma claque. C’est pourquoi la faiblesse actuelle des radicaux me navre, car c’est finalement chez eux-seuls que la lumière semble encore allumée. L’autre week-end à Martigny, les radicaux débattaient de l’harmonisation scolaire en rappelant que l’avenir de la Suisse réside dans notre capacité à avoir un système de formation exigeant et ambitieux. Le même jour, à Naters, vous invitiez vos foules socialistes à l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne devant une salle qui menaçait de soutenir le référendum de l’ASIN contre les bilatérales. Il est des symboles qui sont parfois bien lourds.

Les commentaires sont fermés.