Inauguration du CO de Budé, 1ère étape, le 10 septembre 2013

Précision: François Longchamp improvise la plupart de ses discours. La version orale prononcée sur place peut donc différer sensiblement de la trame publiée ci-dessous.

 

Quand j’entends les propos des orateurs précédents, et le titre des morceaux de musique joués (« Appel au ciel »), il me semble que l’on attend de moi quelques promesses sur la réalisation rapide de la 2ème étape des travaux de rénovation… (rires).

Nietzsche disait que la pire invention de son siècle était le mariage d’amour. Parce qu’une institution qui devrait être permanente, fiable, indissoluble, se fonderait désormais sur le sentiment le plus fugace et provisoire qui soit. Et comme souvent, surtout lorsqu’il parlait des institutions, Nietzsche s’est lourdement trompé. Car on s’aperçoit souvent que le fugace, le provisoire, s’avère d’une permanence qui défie l’entendement.

C’est en tout cas ce qui s’est produit ici même, à Budé, en 1964. On a construit rapidement et en matériaux préfabriqués ce collège, comme 5 autres, car on en avait un besoin urgent suite à la création du Cycle d’orientation, par les conseillers d’Etat Alfred Borel et André Chavanne. En se disant qu’on le reconstruirait rapidement, quand les finances de l’Etat le permettraient. En fait de provisoire, ce bâtiment aura servi près d’un demi-siècle!

Nous inaugurons aujourd’hui la première étape de sa rénovation. Le contribuable aura consacré au total quelque 23,5 millions de francs pour cette première étape. Y compris les travaux conservatoires qui doivent être réalisés sur le reste du bâtiment, car la 2e étape ne pourra pas se faire tout de suite. En effet le Conseil d’Etat, vous le savez, doit arbitrer entre un nombre considérable de besoins pour définir ses priorités. Et nous ne pouvons engager que les travaux que nous avons les moyens de financer.

Cela dit, nous investissons en ce moment encore des sommes formidables pour améliorer les prestations de l’Etat. L’an dernier, nous inaugurions tout près d’ici le collège Sismondi (72 millions). Au début de l’été, nous avons ouvert le chantier de la future haute école de gestion à Battelle (52 millions). Il y a dix jours, on inaugurait l’oncopédiatrie (22 millions). A la fin de la semaine, nous achevons le gros-œuvre de l’extension du CMU (près de 350 millions au total). Début octobre, nous lancerons le chantier de la 3e étape de la Maternité (74 millions). Et fin novembre, nous inaugurerons l’extension du cycle de la Florence. Tout cela alors que, sous terre, se construit le chantier du siècle, celui du CEVA, qui fait portes ouvertes ce week-end. Et que nous allons devoir, ces prochaines années, investir des centaines de millions pour combler notre retard en matière pénitentiaire, un autre secteur sensible. Sans oublier les 253 millions du nouveau bâtiment des lits de l’hôpital, actuellement en chantier.

Dans ce contexte, j’entends bien les appétits des uns et des autres. Hier dans la presse, le recteur de l’Université de Genève « peu acceptable » le fait que la rénovation de l’Uni Bastions doive attendre. Je voudrais ici qu’un moment on se rende compte des efforts considérables que l’on demande aux contribuables. Et que l’on sache aussi, comme aujourd’hui, se réjouir de ce que nous avons déjà accompli, plutôt que de se plaindre de ce que nous n’avons pas encore pu faire.

A ce propos, en tant que conseiller d’Etat chargé des constructions, je devrais maintenant parler des prouesses techniques de ce chantier. Des merveilles d’économie d’énergie qu’il permettra. De tout le savoir-faire mis en œuvre pour l’achever – je le précise, à coût inférieur à ce qui était prévu. Mais comme j’aurai, ces prochaines années, assez peu l’occasion d’inaugurer des écoles, je voudrais plutôt vous parler de ce qu’il y a à l’intérieur du bâtiment. Des enseignants, des élèves, et au milieu, la transmission du savoir.

Avez-vous remarqué une chose? Depuis que l’école existe – Charlemagne n’y est pas pour grand-chose à Genève, elle n’est obligatoire et gratuite que depuis 1875 – les bâtiments scolaires sont divisés en salles de classe. Quelle banalité, me direz-vous. Eh bien non. Parce que l’école est, et doit rester, l’un des lieux privilégiés de l’apprentissage de la vie en communauté. De la vie en république.

A l’heure où on parle d’enseignement à distance via Internet, à l’heure des tablettes électroniques, où Salman Kahn nous explique que, bientôt, l’internet remplacera les profs, je prétends au contraire que la classe apporte quelque chose de fondamental, qu’elle seule peut donner : apprendre ensemble. Cette expérience est centrale à plus d’un titre :

 

-       elle forme le groupe et ses solidarités

-       elle renoue avec l’idée qu’ensemble on est plus fort

-       elle socialise

-       elle redonne le sens du long terme (ceci est peut-être le plus formateur) : dans une classe, les parcours des individus qui la compose sont multiples, variés. L’élève qui les rencontre ou les partage envisage d’autres temporalités que la sienne propre.

 

Au cours des années 2000, il a beaucoup été question de réformes dans le milieu scolaire. Au primaire, on avait voulu supprimer la note – comme référence à des objectifs communs. On voulait la remplacer par une évaluation individualisée. Chaque élève devait aller à son rythme. L’enseignant n’avait même plus le droit à ce nom: on l’appelait « gestionnaire polyvalent d’interaction différenciée ». On ne parlait plus de promotion, ni de redoublement: juste de fin d’année. On appelait cela « l’élève au centre ».

Les Genevois ont heureusement mis un terme à ces explorations hasardeuses. Bien sûr qu’on doit se préoccuper de l’élève. Mais on a remis le savoir au centre. L’école doit élever l’élève vers ce savoir, vers la culture. Car le savoir n’est pas une notion individuelle, qu’on choisit dans un supermarché. C’est une norme collective, construite par l’expérience et la recherche de milliers d’hommes et de femmes qui ont vécu, appris, enseigné avant nous.

La note permet de mesurer la distance qui sépare l’individu de cette norme commune, républicaine. Quant à la classe, elle est le lieu où, ensemble, on s’approche de ce but commun.

Depuis cette votation sur les notes à l’école, Genève s’est à nouveau engagée sur la voie d’un enseignement plus cadré. On reconnaît qu’il est indispensable, si l’on veut que les individus partagent une culture, que l’on identifie des objectifs communs. C’est ainsi que l’on a réorganisé le cycle d’orientation en réintroduisant des sections. Et il y a quelques jours,  Conseil d’Etat et Grand Conseil se sont retrouvés autour de l’idée que la maturité à option ne pouvait conduire à faire exploser tout cadre, à une individualisation absolue des parcours. A l’avenir, il y aura à nouveau des filières plus cohérentes – autrement dit, des classes. Des classes où l’on s’élève, ensemble, vers quelque chose qui dépasse de très loin le caractère utilitaire et solitaire du savoir: ce bien collectif, partagé et durable que l’on appelle la civilisation. On continuera donc de partager l’expérience de l’apprentissage, avec des camarades de classe, avec des enseignants, avec une vie sociale, plutôt que d’aller sur internet écouter les doctes leçons que distillera, depuis l’autre bout du monde, un Salman Kahn.

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